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Le voyageur qui laisse la route transcanadienne à Saint‑Denis pour
s'enfoncer vers l'intérieur des terres et qui, après avoir franchi le
village de Saint‑Philippe‑de‑Néri, s'engage dans le chemin de la
montagne pelée, découvre,
au tournant de la route, le charmant village de
Notre‑Dame‑du‑Mont‑Carmel, accroché au flanc de la
Grande Montagne. De son point
d'observation, il n'aperçoit qu'une partie de la paroisse, puisque les
terres en .culture s'étendent plus au sud‑est, bien au delà de la
Côte de bois franc, jusqu'aux
limites de Bayonne. Le
territoire compris dans les limites de la municipalité déborde même le
terroir agricole et se termine au canton Painchaud.
La paroisse a été taillée dans les seigneuries de la Bouteillerie
(Rivière‑Ouelle), de Saint‑Denis et de Kamouraska, et dans une partie du
canton Woodbridge. Le fief et seigneurie de Saint‑Denis a contribué pour
la plus grande part, fournissant, sur toute sa largeur, un territoire
d'environ dix milles et demi de profondeur; de Saint‑Pascal (seigneurie
de Kamouraska et canton Woadbridge), on a détaché plus des trois quarts
de l'actuel quatrième rang, du rang de
l'église et du petit bras
est; quant à la seigneurie de la Bouteillerie, elle a donné
environ la moitié du rang de la
montagne, du petit bras
ouest et du sixième rang au moment de l'érection de la
paroisse; un second démembrement en 1908 a de nouveau agrandi les
limites de Mont‑Carmel aux dépens de la même seigneurie.
Les origines de Mont‑Carmel remontent à la première moitié du XIXe
siècle. Le domaine agricole des vieilles paroisses riveraines était
surpeuplé et il ne suffisait plus pour absorber une population qui
s'accroissait à un rythme très
rapide; aussi les fils des cultivateurs devaient ils quitter le foyer
paternel pour trouver ailleurs la terre nourricière. Un certain nombre
d'entre eux se fixèrent sur le domaine forestier de la bordure des
Appalaches; le progrès du défrichement amena le peuplement progressif
des concessions de l'intérieur, suivi de la fondation de nouvelles
paroisses. Il n'en fut pas autrement pour Mont‑Carmel.
Les premiers
habitants
A quand remonte l'arrivée des premiers colons de Mont‑Carmel ? Nous ne
pouvons donner aucune réponse précise à cette question. D'après
joseph‑A. Lavoie, un plan de la seigneurie de Saint‑Denis, fait en 1816
par les arpenteurs J.‑Baptiste Larue et Charles Fournier, dénombre
dix‑huit concessions sur le cinquième rang et dix, sur le sixième (il
s'agit du bas de la Côte et du village actuels); ce plan n'indique pas
s'il y avait des gens qui habitaient sur ces concessions: la majorité,
pour ne pas dire la totalité, appartenaient sans doute à des
cultivateurs des premiers rangs de la seigneurie, qui se contentaient
d'y couper leur bois de chauffage.
Les colons de ces concessions, s'il y en avait d'établis, n'étaient pas
nombreux, puisque Monseigneur Signay, administrateur du diocèse de
Québec, ne les a pas inclus dans les limites de la paroisse de
Saint‑Denis, lors de son érection canonique en janvier 1833; on peut
lire dans le texte du décret que la nouvelle paroisse est bornée < au
sud‑est> en partie par le cinquième rang [ . . . ] du dit fief ou
seigneurie de Saint‑Denis, et en partie par le quatrième rang du dit
fief ou seigneurie de la Bouteillerie [ . . . ] > .Z Néanmoins, ce même
Monseigneur Signay écrit, neuf ans plus tard, qu'il y a « 10 ou 15
familles > établies au‑delà de la limite sud‑est de la paroisse de
Saint-Denis, en cette < concession de la Rivière‑Ouelle appelée le Grand
Bras » A ces dix ou quinze familles s'ajoutèrent des nouveaux venus
car, le 6 mai 1848, une < humble requête des pauvres Cultivateurs
résidants dans les profondeurs du fief St‑Denis, au lieu connu et nommé
Grand‑bras > contenait trente‑six signatures ou croix; une autre
requête, datée du 17 juin 1855, était approuvée par soixante‑douze
personnes, et le premier résident, Messire Pierre Boucher. dénombrait
cent une familles et six cent vingt‑cinq âmes en 1860. Ces divers
dénombrements ne tiennent pas compte des habitants situés dans Saint-Pascal et qui seront réunis à Mont‑Carmel en 1867; ils étaient
vingt trois résidents à signer la requête ou la contre‑requête de 1860.
On peut donc affirmer que le peuplement de Mont‑Carmel, commencé avant
1840, fut très intensif aux environs de 1850.
La quasi‑totalité de ces colons provenaient des paroisses < d'en bas » ,
c'est‑à‑cure Rivière‑Quelle, Saint‑Denis et Saint‑Louis. D'après une
certaine tradition orale, que ne contredisent pas les documents écrits,
le premier habitant de Mont‑Carmel serait François Lebel; le 26 mars
1814, il se faisait concéder une terre au bas de la côté du village; son
nom apparaît sur la requête de 1848 et le curé Bégin a signalé son
enterrement en 1853. Pour le bénéfice de leurs descendants, nous donnons
en appendice la liste, par ordre alphabétique, des signataires des
requêtes de 1847, 1848, 1855 et 1860; nous y avons ajouté le nom de ceux
qui, d'après les recherches faites par joseph‑A. Lavoie, ont
obtenu des concessions sur le territoire de Mont‑Carmel entre 1814 et
1830; certains d'entre eux sont venus résider à Mont‑Carmel.
Le curé Quertier ne veut pas se charger de la desserte
Ces premiers habitants de la Grande
Montagne étaient desservis par le curé de la Rivière‑Quelle,
paroisse d'origine de la majorité d'entre eux; la tradition orale
rapporte qu'ils parcouraient, à chaque semaine, les treize à quatorze
milles nécessaires pour assister aux offices religieux à l'église de la
Rivière‑Quelle. On ne peut qu'admirer leur mérite, surtout si l'on tient
compte de l'état déplorable des chemins de l'époque.
Avec l'arrivée de Messire Edouard Quertier, premier curé résident de
Saint‑Denis, il apparut normal à Monseigneur Signay de lui confier la
desserte de la population du Grand
Bras.s Mais le taxé n'était pas de cet avis; à peine installé
à Saint‑Denis, il avait annoncé au prône qu'il ne se considérait pas
chargé du ministère auprès de cette population, parce qu'elle se
trouvait au‑delà des limites de sa paroisse. La lettre du 14 avril 1842,
dans laquelle Monseigneur Signay lui confiait officiellement le soin des
habitants du Grand Bras, se
mérita un refus catégorique; les gens du
Grand Bras, écrit‑il en
substance, ne voulaient même pas d'église à Saint‑Denis et le curé de la
Rivière‑Quelle, qui a un vicaire pour l'aider, est tout désigné pour
desservir ces colons rattachés à la Rivière‑Quelle depuis toujours.
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Ainsi, du côté du curé, point de raison de me
charger .de Liche‑pain. Du côté des gens, ils sont de la R.O.; ils
s'y sont toujours bien trouvés, on ne leur fait pas d'injustice en
ne se chargeant pas d'eux. Je refuse donc [ . . . ] Je refuse par
justice pour ma paroisse qui, après avoir fait tant de sacrifices,
pourrait se trouver privée des secours que seul, j'irai porter à des
étrangers. Notre église est petite. Le Bras peut augmenter
rapidement et finir par forcer les généreux braves de S. Denis à
rebâtir [ . . . ] |
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En réalité, le différend portait surtout sur une rivalité personnelle
entre lui et le curé Bégin de la Rivière‑Quelle, comme nous pouvons le
déduire de cette lettre qu'il adressait à Monseigneur Signay, le 9 mai
suivant : < M. B. n'a pas obtenu un vicaire, je suppose, pour lui donner
plus d'aisance à voyager, se promener ou exercer son zèle ailleurs [ . .
. ] Qu'il dirige sa course vers ses anciens enfants du gr. bras [ . . .
] > . Au début de juin, Monseigneur Signay fait encore appel au bon sens
du curé, pour qu'il n'oblige pas, par son refus, ces quelques familles à
effectuer un voyage presque deux fois plus long afin d'assister aux
offices religieux. Nouvelle réponse négative ! « Je refuse donc avec
respect de me charger de la desserte, non pas de 15 familles, mais d'une
concession de la Riv.‑Quelle appelée le Grand Bras > . Monseigneur
Signay dut finalement le menacer de le changer de cure et demander à
l'abbé Mailloux d'intervenir personnellement pour obtenir son
consentement; le curé Quertier accepta laconiquement, dans une lettre
datée du 19 août : < Monseigneur, Il faut bien, d'après, non des ordres,
mais des menaces, me
décider à accepter la desserte du Grand‑bras de la Rivière‑Quelle >
Par la suite, l' << apôtre de la tempérance >> ne ménagea pas ses efforts
pour desservir convenablement ces nouveaux fidèles ; selon la tradition
orale, il leur aurait même offert un repas, le dimanche, après l'office
de l'avant‑midi. Quand il se rendait les visiter, il célébrait les
offices chez Rémy Lavoie (maison de Luc Saint‑Onge).
Construction
d'une chapelle
Afin d'améliorer la situation
religieuse de ses fidèles du
Grand Bras,
le curé de Saint‑Denis les
encouragea à demander l'érection canonique d'une paroisse sur
leur territoire ; ceux-ci tentèrent d'unir leur domaine à celui du lac
Saint-Pierre (Saint-Pacôme) pour s'assurer la population nécessaire à
une telle érection. La requête dite conjointe porte la date du 15
septembre 1847. Le commissaire Cazeau, à une assemblée tenue en janvier
1848, rejeta les allégations de la requête : on avait négligé d'obtenir
la signature des gens du lac Saint-Pierre, pour la plupart opposés à
cette érection conjointe.
Sans se décourager, mais avec plus de réalisme cette fois, les gens de
Liche-pain adressèrent une nouvelle supplique, le 2 mai 1848, dans
laquelle ils ne demandaient que la permission de construire une chapelle
en bois ; les curés Bégin de la Rivière-Ouelle et Quartier de
Saint-Denis les appuyaient dans leur projet. Les requérants avaient même
préparé le bois et les autres matériaux nécessaires, comme le note le
curé Quartier sur une feuille de la requête. Huit mois passèrent avant
que le curé Routhier de Kamouraska ne vienne vérifier sur place, au nom
de l'Archevêque de Québec (18 janvier 1849); il approuva la construction
d'une chapelle « d'au moins soixante pieds de long sur pas moins de
quarante pieds de largeur et quinze pieds de hauteur [ . . . ] sur un
lopin de terre donné à cet effet par les Sieurs Remy Lavoie et Charles
Plourde le long de la Route du Gouvernement »
Pressés d'avoir leur chapelle, les habitants de la Grande Montagne
commirent une erreur de procédure; en effet, les deux cultivateurs, Rémy
Lavoie et Charles Plourde, donnèrent le terrain à l'Archevêque de
Québec, qui ne l'accepta pas; il était beaucoup plus logique que ce soit
un corps de Syndics élus par les gens de la place qui se charge de
recevoir ce terrain. Par conséquent, il y eut élection, le 4 mars 1849,
de cinq « Syndics de la Congrégation de la Grande Montagne du Grand Bras
dans le fief de St-Denis > , qui acceptèrent le terrain, le 10 du même
mois; et le 25, la Congrégation passait un marché avec Louis Langelier,
charpentier de Saint-Pascal, relatif à la construction d'une chapelle de
quatre-vingt-un pieds de long, quarante-deux de largeur et dix-sept de
poteau pour la somme de cent louis (environ cinq cents dollars
américains); les Syndics s'engageaient à « fournir et livrer sur les
lieux, tous les matériaux nécessaires en bois brut » n'écoutant que sa
générosité, le curé Quertier avait ajouté une somme supplémentaire de
vingt‑cinq louis, payable au charpentier en 1851; ce dernier devait
livrer la chapelle à la Toussaint, << excepté la couverture en bardeau et
le lembris du dehors qui seront faits et livrés un an après »
Le premier titulaire de la Congrégation de la Grande Montagne fut
Saint‑Edouard; ce patron, choisi par l'abbé Quertier, ne rencontrait pas
les vues de l'Archevêque de Québec, parce qu'il y avait déjà deux
paroisses de son diocèse qui avaient ce saint comme patron; pour sa
part, il aurait préféré que ce soit « sainte Marthe, vierge, dont
l'office se trouve au bréviaire le 29 juillet > . On continua
d'utiliser ce titulaire, mais, le 3 juin 1851, l'Archevêque décida que
cette Congrégation serait sous le patronage de
Notre‑Dame‑du‑Mont‑Carmel: les conditions du lieu, sa dévotion à la
Sainte Vierge et celle de ses paroissiens avaient amené le curé Quertier
à proposer le changement.
Arrivée d'un prêtre‑résident, Messire Pierre Boucher
Le 10 juillet 1851, la nouvelle chapelle était bénie et ouverte au culte
dans une cérémonie présidée par l'abbé Quertier; malgré ses réticences,
il continua d'assurer la desserte de cette mission jusqu'au 22 septembre
1852, alors que Messire F.‑X. Bégin, curé de la nouvelle paroisse de
Saint‑Pacôme, fut chargé de le remplacer comme desservant, avec
instruction d'y faire l'office le quatrième dimanche du mois.
C'étaient les gens de Mont‑Carmel qui allaient chercher le curé Bégin,
lequel se retirait chez Rémy Lavoie lors de ces visites.
Les gens de Mont‑Carmel ne tardèrent pas à déplorer les inconvénients du
système. Dans une requête remise à Mgr Baillargeon, administrateur du
diocèse de Québec, lors de son passage à la Rivière‑Ouelle le 17 juin
1855, ils se plaignent que plus de cent enfants de dix à quinze ans
n'ont pas fait leur première communion ni reçu de leçon de catéchisme
durant l'année écoulée; que le service divin a lieu à toutes les quatre,
cinq et même six semaines, et que, vu les distances et les mauvaises
routes à parcourir pour se rendre à une église, il y a < préjudice
notable pour la génération croissante > et des
conséquences démoralisatrices » pour la population; aussi suggèrent ils à
Monseigneur de placer un vicaire dans une paroisse voisine et de donner
au curé de cette paroisse la desserte de Mont‑Carmel; de cette façon,
ils pourraient avoir l'office à tous les quinze jours et le catéchisme
de première communion à chaque été. Le bien‑fondé d'une telle requête ne
faisait aucun doute; mais il fallait tenir compte des réalités
matérielles et démographiques de la mission. Voilà pourquoi Monseigneur
Baillargeon leur répondit que le curé de Saint‑Pacôme s'occuperait du
catéchisme et de la première communion, mais qu'il s'avérait impossible,
pour le moment, de leur donner l'office du dimanche plus souvent. < Il
est regrettable, note l'auteur du procès‑verbal de la visite de
Monseigneur Baillargeon à Mont‑Carmel, le 20 du même mois, que cet
endroit présente peu d'espérance d'agrandissement La faiblesse
numérique de la population et sa pauvreté étaient des facteurs qui
allaient à l'encontre des demandes de Mont-Carmel.
L'évolution de la situation dans la région faillit amener une
orientation nouvelle dans les destinées de Mont‑Carmel. En effet, depuis
quelque temps déjà, les habitants de la Côte des Beaux Biens (Saint-Philippe‑de‑Néri)
pressaient Monseigneur Baillargeon de leur permettre de bâtir une
église; celui‑ci hésitait à donner son adhésion, parce que cette demande
affecterait l'avenir de Mont‑Carmel et que, par ailleurs, il n'était pas
sûr que la Côte puisse avoir une population suffisante. Pour
l'éclairer dans sa décision, il pria Messire Célestin Gauvreau,
directeur des ecclésiastiques au Collège de Sainte‑Anne-de‑la‑Pocatière
et vicaire général, d'enquêter auprès des curés intéressés et de lui
donner son opinion personnelle sur la question? Les curés se déclarèrent
contre le projet des habitants de la Côte; quant au grand vicaire
Gauvreau, qui partageait leur avis, il suggéra de fusionner les gens de
la Côte avec ceux de Mont‑Carmel pour former une nouvelle
paroisse, dont on construirait l'église dans la montagne
Pelée; cette solution plairait
aux gens de la Côte et les habitants de Mont‑Carmel, de leur
côté, abandonneraient peu à peu leur chapelle actuelle pour aller à la
nouvelle église.° Cette suggestion n'eut pas de suite, mais la requête
des gens de la Côte fut refusée.
De tels événements, s'ils se reproduisaient, risquaient de réduire à
néant les demandes des habitants de Mont‑Carmel. Aussi se hâtèrent ils
de revenir à la charge pour s'assurer les services d'un desservant moins
occupé qu'un curé de paroisse: le 2 août 1856, ils s'engageaient, par
acte notarié, à payer annuellement la somme de cinquante louis à
Monseigneur Baillargeon, administrateur du diocèse, afin de défrayer les
dépenses encourues par un desservant régulier. Peu de temps après, ils
demandaient la permission de construire un presbytère avec l'aide de la
Propagation de la Foi; Messire Hébert, chargé de fixer le site de ce
presbytère, ne décida rien lors de sa visite sur les lieux en août 1857,
parce que « la position de l'Eglise et la construction du terrain ne
permettaient pas de le placer convenablement > et qu'un grand nombre des
habitants avait manifesté le désir d'acheter la terre de l'église pour
les besoins du curé éventuel, projet auquel le délégué s'avouait
favorable. Il s'écoula neuf longs mois avant que, le 21 mai 1858, ce
même curé Hébert ne revienne â Mont-Carmel et ne détermine enfin les
dimensions et le site (à peu près à l'emplacement actuel) du
presbytère." Avant même la décision du commissaire officiel chargé de
l'enquête, les intéressés avaient signé un contrat de construction avec
le sieur Narcisse Dionne, maître-charpentier de Saint‑Denis, en date du
9 avril 1858; ce presbytère, terminé à la fin de 1859, mesurait quarante
pieds de longueur par trente de largeur; le contrat du 9 avril fut
respecté, même s'il avait été signé avant l'approbation officielle.
Toutes ces tractations se complétèrent par l'achat, en septembre 1858,
d'une terre d'église.
Beaucoup d'obstacles avaient été éliminés depuis « l'humble requête > de
1848; Mont‑Carmel avait sa terre d'église, sa chapelle et son presbytère
mais il lui manquait encore son curé et sa fabrique.
A ce sujet, Monseigneur Baillargeon se montrait réticent, parce que les
ressources dont disposerait ce curé seraient plutôt limitées, car une
centaine de familles pauvres ne pourraient lui assurer un revenu
convenable; Messire François‑Xavier Bégin évaluait à environ cinquante
louis les ressources annuelles du curé éventuel; dans la lettre où il
faisait cette affirmation, le curé Bégin suggérait néanmoins à
Monseigneur Baillargeon de tenter l'expérience: < désireux comme le sont
les habitants de cette localité, de posséder un prêtre au milieu d'eux,
ils feront des sacrifices pour lui procurer un bien être convenable. Il
serait bon du moins de l'essayer une année pour constater par
l'expérience les ressources de cette localité >
A la grande satisfaction des habitants de Mont‑Carmel, Mgr Baillargeon
émit, le 17 septembre 1859, une ordonnance dans laquelle il annonçait
officiellement la venue d'un prêtre‑résident pour Mont-Carmel et fixait
un supplément en patates et en bois à lui être versé, en plus des dîmes
ordinaires, afin de lui assurer les moyens de vivre convenablement;'
moins d'un mois plus tard, ce prêtre, Messire Pierre Boucher, ouvrit les
premiers registres de Mont‑Carmel en y inscrivant l'acte de baptême de
Marie‑Arthémise, fille de Baptiste Chamberland et d'Emilie Sans Terre <
de cette paroisse > . La suggestion du curé Bégin avait donné les
résultats espérés.
Erection
canonique de la paroisse
Le missionnaire Pierre Boucher arrivait de Matane où il avait été curé
pendant onze ans et où il venait de construire une église en pierre. Son
tempérament plutôt violent ‑ il ne manquait pas de l'être en chaire ‑
lui avait attiré les critiques de quelques paroissiens, surtout des
marchands contre qui il avait déployé beaucoup d'ardeur afin d'éliminer
les désordres causés par les boissons alcooliques; par ailleurs, il avait
déployé un même zèle à l'encouragement de la colonisation et de
l'agriculture et à la desserte des missions de Sainte-Félicité et de la
Rivière‑Blanche.
Quelques mois après son installation à Mont‑Carmel, Messire Boucher se
mit à l'oeuvre en vue d'obtenir l'érection canonique de
la paroisse; la requête à cet effet fut adressée à Mgr Baillargeon par
les habitants de Mont‑Carmel, le 5 février 1860. Cent vingt‑trois
personnes demandaient l'érection canonique d'un territoire comprenant
une partie du quatrième rang de la seigneurie de la Bouteillerie, le
cinquième rang de la seigneurie de Saint‑Denis et une partie du
quatrième rang de la seigneurie de Kamouraska, soit quatre milles de
largeur sur une profondeur d'environ dix milles et demi. Six mois
passèrent avant que l'autorité ecclésiastique ne délègue un commissaire‑enquêteur,
ce qui trahit les hésitations de Monseigneur Baillargeon et, sans doute,
la conscience du problème qui allait se poser. Finalement Messire
Charles‑Félix Cazeau annonça, au début de septembre, qu'il allait se
rendre à Mont‑Carmel, le 24 du courant, pour vérifier les allégations de
la requête.
Mais entre temps vingt‑huit francs‑tenanciers de la partie de Saint-Pascal
que l'on voulait annexer signèrent une contre‑requête où ils se
déclaraient contre leur intégration au territoire de la nouvelle
paroisse, parce que, écrivaient‑ils, ils venaient de construire < la
belle et grande Eglise de St‑Pascal > et ne se sentaient pas < en mayens
de contribuer à de nouveaux frais de bâtisse d'Eglise ou autres frais en
dépendant, sans nuire considérablement aux intérêts de leurs familles >
. L'apposition fit échouer le projet d'érection: < Contre l'attente de
Votre Grandeur, note le Grand‑Vicaire Cazeau dans le procès verbal de la
réunion, il est venu des francs‑tenanciers de S. Pascal que l'an veut
enfermer dans la paroisse projetée une opposition tellement forte qu'il
faut renoncer pour longtemps à l'érection de la dite paroisse > ;des
vingt‑huit signataires de la contre‑requête, à peine sept résidaient
dans le territoire en question; les autres n'y avaient que des lots à
bois. Malheureusement pour les gens de Mont-Carmel, les lois admettaient
< au même titre l'opposition des francs-tenanciers non‑résidents » .
Après avoir décrit comment il avait tenté de convaincre les opposants,
en faisant ressortir entre autres l'injustice de leur attitude, le
commissaire ajoute qu'il lui était « rarement arrivé, dans de semblables
rencontres, de rencontrer d'oppositions si peu fondées en raison >
puisque la plupart des opposants qui habitaient là se rendaient à
l'église de Mont‑Carmel, « surtout les jours de mauvais temps > . Et
l'auteur du procès‑verbal de conclure:
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Si la susdite partie de S. Pascal reste dans le
statu quo, il est évident qu'il est impossible de former une
paroisse de la partie du fief S. Denis que l'on appelle Mont Carmel.
En effet, cette partie du Fief n'a qu'une demi‑lieue de front et ne
renferme qu'une minime population tout à fait incapable de porter
les charges propres d'une paroisse. Il est à regretter qu'on y ait
construit une Eglise, car, avec la perspective qu offre 'le pauvre
Mont‑Carmel, je dois dire que Votre Grandeur ne consentirait pas à
ce qu'il y en fut construit une, si la chose était encore à faire. |
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L'érection canonique s'avérait impossible pour le moment et les
perspectives d'avenir n'étaient pas des plus gaies. Découragé par cet
échec, pauvre et obligé de s'endetter pour vivre, tant ses revenus
étaient médiocres, le missionnaire de Mont‑Carmel espérait bien « n'être
pas condamné à rester au delà de l'année 1861 » . Son voeu se réalisa
et il partit pour Bagotville; de Sainte‑Anne‑des‑Monts où il avait été
missionnaire‑résident pendant trois ans, Joseph‑Elzéar Michaud prenait
la direction de Mont‑Carmel.
Sa santé débile ne lui permit pas de demeurer longtemps à son nouveau
poste; incapable de vaquer convenablement à ses occupations pour cause
de maladie, il fut d'abord déchargé temporairement de sa tâche (30 mai
1862), puis remplacé définitivement par le révérend joseph Hoffman
(lettre de curé, 25 août 1862), afin de lui donner l'occasion de prendre
un repos qui dura plusieurs mois. Le seul événement d'une certaine
importance survenu durant son administration avait été la procuration à
lui conférée, le 26 avril 1862, par la Corporation Archiépiscopale de
Québec, pour administrer et gérera, conjointement avec Louis Saint‑Jean,
Bruno Roy et Hyacinthe Plourde, les biens et affaires de la Chapelle de
la Mission de Mont‑Carme1. Cette mesure temporaire était destinée à
suppléer à l'absence d'un corps de marguilliers qu'on ne pouvait créer
parce que l'érection de la paroisse n'avait pas encore eu lieu
Le projet d'érection
canonique demeurait une préoccupation constante pour le missionnaire.
Ainsi, dans son rapport pour 1862, le révérend Hoffman suggérait
d'annexer une partie de la Côte Beaux‑Biens et quelques habitants
du quatrième rang de Saint‑Pascal, dont un bon nombre fréquentaient déjà
la chapelle de Mont‑Carmel; cette solution, d'après le
missionnaire, aurait eu pour avantages de satisfaire les intéressés et
de régler les difficultés nées de l'agitation de la Côte. Il
manquait cependant de réalisme quant aux gens de la Côte, pour
qui il était beaucoup plus pratique de se rendre à l'église de
Saint‑Denis ‑ s'ils n'obtenaient pas leur propre église ‑ que de
fréquenter la chapelle de Mont‑Carmel, vu les deux fortes côtes à
franchir dans ce voyage. La proposition fut donc délaissée.
La situation ambigue de ce prêtre‑missionnaire de Mont‑Carmel, qui
exerçait le rôle de curé sans être reconnu comme tel par la loi
ecclésiastique et civile, ne pouvait durer indéfiniment; aussi Messire
Hoffman rédigea‑t‑il une nouvelle requête, le 10 septembre 1866, pour
redemander l'érection canonique de la paroisse; la quasi‑totalité des
habitants de Mont‑Carmel, dont vingt‑quatre résidents du quatrième rang,
lui avaient donné leur appui. Elle déclencha la réaction redoutée: à
peine cinq jours plus tard, une contre‑requête des habitants de la
partie de Saint‑Pascal qu'on voulait annexer, s'inscrivait en faux dans
les procédures d'érection; sur les quarante‑huit signataires, seuls dix
habitaient le territoire en question. Six habitants du « petit quatrième
rang > de Saint‑Pascal, dont les maisons étaient de l'autre côté de la
rivière, protestaient à leur tour le 13 octobre. Malgré ces oppositions
et, après l'enquête habituelle, Monseigneur Baillargeon décréta
l'érection canonique de la paroisse de Notre‑Dame-du‑Mont‑Carmel, le 30
octobre 1866.
La victoire semblait définitive. Les procédures pour la reconnaissance
civile du décret étaient déjà entamées lorsque, le 21 novembre 1866,
Monseigneur Baillargeon révoqua le décret d'éjection parce qu'on avait
omis l'une des formalités prescrites, laquelle était essentielle à la
reconnaissance de la paroisse pour les effets civils. Tout était à
reprendre: la même requête, les mêmes contre‑requêtes furent de nouveau
produites; une assemblée, tenue le 11 décembre 1866, n'eut pas de suite.
On semblait devoir aboutir à une impasse semblable à celle de 1860.
L'opposition de la partie de Saint‑Pascal, dont l'annexion était jugée
essentielle pour l'érection par l'Archevêque de Québec, ferait‑elle de
nouveau échouer le projet?
Tout semblait l'indiquer. Le 18 janvier 1867, vingt‑quatre
francs-tenanciers redemandaient à ne pas être inclus dans les limites de
la nouvelle paroisse; le 21, quatre habitants du petit quatrième rang
s'opposaient à leur tour. Des contacts personnels avaient certes
eu lieu avec les opposants, car on avait réussi à diminuer leur nombre
de moitié; mais il fallait encore retrancher des noms sur la
contre requête pour atteindre un nombre qui assurerait la majorité aux
proposeurs qui habitaient ce territoire. A l'assemblée de vérification
tenue le 24 janvier 1867, la lutte fut très serrée: pour diverses
raisons, on réussit à faire retrancher le nom de huit signataires de la
contre requête, ce qui assurait la majorité nécessaire à l'annexion de
cette partie de Saint‑Pascal. L'opposition avait perdu toute possibilité
d'entraver l'obtention du décret. Le 30 janvier 1867, Monseigneur
Baillargeon décrétait définitivement l'érection canonique de la
paroisse. Deux autres années ‑ et de nouvelles luttes ‑ furent
nécessaires avant la reconnaissance civile de ce décret, survenue le 16
mars 1869. La victoire couronnait l'oeuvre du Révérend joseph Hoffman à
Mont‑Carmel; depuis longtemps déjà, il avait manifesté le désir de
quitter ce poste, comme le démontre son rapport pour l'année 1863:
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Je suis pauvre, Monseigneur; il me suffit que
vous le sachiez. J'ai encore présentes à l'esprit les belles
promesses que vous m'avez faites en me plaçant à N.D. du Mont
Carmel; vous ne les avez pas oubliées, j'espère. < Vous n'y serez
pas longtemps, et je vous récompenserai > . Quand le moment de la
récompense arrivera‑t‑il?
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L' Archevêque de Québec avait eu besoin, pour réaliser l'érection
canonique, d'un homme alliant la diplomatie à une certaine fermeté,
qualités que possédait Messire Hoffman; voilà pourquoi il lui fit <
attendre sa récompense > jusqu'en octobre 1867, alors qu'il le nomma au
Collège de Lévis dont il devint le procureur.
Nous avons assisté, tout au long de ce chapitre, à la naissance pénible
d'une paroisse; autour de ce pôle que sont l'église et le pasteur,
elle s'est développée lentement, à travers les soubresauts, et grâce
au courage et aux sacrifices de la majorité de sa population. Pendant
que s'affirmait son identité religieuse, ses écoles, son administration
municipale, ses réalités économiques et sociales naissaient et se développaient à leur tour:
elles seront l'objet d'autres chapitres. Contentons‑nous, pour le
moment, de suivre le déroulement de sa vie religieuse jusqu'à nos jours.
Extrait du livre Notre-Dame-du-Mont-Carmel
comté de Kamouraska 1867-1967
Ulric Lévesque, L. ès L. |
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