La formation de la paroisse

 
 

 

Le voyageur qui laisse la route transcanadienne à Saint‑Denis pour s'enfoncer vers l'intérieur des terres et qui, après avoir franchi le village de Saint‑Philippe‑de‑Néri, s'engage dans le chemin de la montagne pelée, découvre, au tournant de la route, le charmant village de Notre‑Dame‑du‑Mont‑Carmel, accroché au flanc de la Grande Montagne. De son point d'observation, il n'aperçoit qu'une partie de la paroisse, puisque les terres en .culture s'étendent plus au sud‑est, bien au delà de la Côte de bois franc, jusqu'aux limites de Bayonne. Le territoire compris dans les limites de la municipalité déborde même le terroir agricole et se termine au canton Painchaud.

La paroisse a été taillée dans les seigneuries de la Bouteillerie (Rivière‑Ouelle), de Saint‑Denis et de Kamouraska, et dans une partie du canton Woodbridge. Le fief et seigneurie de Saint‑Denis a contribué pour la plus grande part, fournissant, sur toute sa largeur, un territoire d'environ dix milles et demi de profondeur; de Saint‑Pascal (seigneurie de Kamouraska et canton Woadbridge), on a détaché plus des trois quarts de l'actuel quatrième rang, du rang de l'église et du petit bras est; quant à la seigneurie de la Bouteillerie, elle a donné environ la moitié du rang de la montagne, du petit bras ouest et du sixième rang au moment de l'érection de la paroisse; un second démembrement en 1908 a de nouveau agrandi les limites de Mont‑Carmel aux dépens de la même seigneurie.

Les origines de Mont‑Carmel remontent à la première moitié du XIXe siècle. Le domaine agricole des vieilles paroisses riveraines était surpeuplé et il ne suffisait plus pour absorber une population qui s'accroissait à un rythme très rapide; aussi les fils des cultivateurs devaient ils quitter le foyer paternel pour trouver ailleurs la terre nourricière. Un certain nombre d'entre eux se fixèrent sur le domaine forestier de la bordure des Appalaches; le progrès du défrichement amena le peuplement progressif des concessions de l'intérieur, suivi de la fondation de nouvelles paroisses. Il n'en fut pas autrement pour Mont‑Carmel.

Les premiers habitants

A quand remonte l'arrivée des premiers colons de Mont‑Carmel ? Nous ne pouvons donner aucune réponse précise à cette question. D'après joseph‑A. Lavoie, un plan de la seigneurie de Saint‑Denis, fait en 1816 par les arpenteurs J.‑Baptiste Larue et Charles Fournier, dénombre dix‑huit concessions sur le cinquième rang et dix, sur le sixième (il s'agit du bas de la Côte et du village actuels); ce plan n'indique pas s'il y avait des gens qui habitaient sur ces concessions: la majorité, pour ne pas dire la totalité, appartenaient sans doute à des cultivateurs des premiers rangs de la seigneurie, qui se contentaient d'y couper leur bois de chauffage.

Les colons de ces concessions, s'il y en avait d'établis, n'étaient pas nombreux, puisque Monseigneur Signay, administrateur du diocèse de Québec, ne les a pas inclus dans les limites de la paroisse de Saint‑Denis, lors de son érection canonique en janvier 1833; on peut lire dans le texte du décret que la nouvelle paroisse est bornée < au sud‑est> en partie par le cinquième rang [ . . . ] du dit fief ou seigneurie de Saint‑Denis, et en partie par le quatrième rang du dit fief ou seigneurie de la Bouteillerie [ . . . ] > .Z Néanmoins, ce même Monseigneur Signay écrit, neuf ans plus tard, qu'il y a « 10 ou 15 familles > établies au‑delà de la limite sud‑est de la paroisse de Saint-Denis, en cette < concession de la Rivière‑Ouelle appelée le Grand Bras »  A ces dix ou quinze familles s'ajoutèrent des nouveaux venus car, le 6 mai 1848, une < humble requête des pauvres Cultivateurs résidants dans les profondeurs du fief St‑Denis, au lieu connu et nommé Grand‑bras > contenait trente‑six signatures ou croix; une autre requête, datée du 17 juin 1855, était approuvée par soixante‑douze personnes, et le premier résident, Messire Pierre Boucher. dénombrait cent une familles et six cent vingt‑cinq âmes en 1860. Ces divers dénombrements ne tiennent pas compte des habitants situés dans Saint-Pascal et qui seront réunis à Mont‑Carmel en 1867; ils étaient vingt trois résidents à signer la requête ou la contre‑requête de 1860. On peut donc affirmer que le peuplement de Mont‑Carmel, commencé avant 1840, fut très intensif aux environs de 1850.

La quasi‑totalité de ces colons provenaient des paroisses < d'en bas » , c'est‑à‑cure Rivière‑Quelle, Saint‑Denis et Saint‑Louis. D'après une certaine tradition orale, que ne contredisent pas les documents écrits, le premier habitant de Mont‑Carmel serait François Lebel; le 26 mars 1814, il se faisait concéder une terre au bas de la côté du village; son nom apparaît sur la requête de 1848 et le curé Bégin a signalé son enterrement en 1853. Pour le bénéfice de leurs descendants, nous donnons en appendice la liste, par ordre alphabétique, des signataires des requêtes de 1847, 1848, 1855 et 1860; nous y avons ajouté le nom de ceux qui, d'après les recherches faites par joseph‑A. Lavoie, ont obtenu des concessions sur le territoire de Mont‑Carmel entre 1814 et 1830; certains d'entre eux sont venus résider à Mont‑Carmel.

Le curé Quertier ne veut pas se charger de la desserte

Ces premiers habitants de la Grande Montagne étaient desservis par le curé de la Rivière‑Quelle, paroisse d'origine de la majorité d'entre eux; la tradition orale rapporte qu'ils parcouraient, à chaque semaine, les treize à quatorze milles nécessaires pour assister aux offices religieux à l'église de la Rivière‑Quelle. On ne peut qu'admirer leur mérite, surtout si l'on tient compte de l'état déplorable des chemins de l'époque.

Avec l'arrivée de Messire Edouard Quertier, premier curé résident de Saint‑Denis, il apparut normal à Monseigneur Signay de lui confier la desserte de la population du Grand Bras.s Mais le taxé n'était pas de cet avis; à peine installé à Saint‑Denis, il avait annoncé au prône qu'il ne se considérait pas chargé du ministère auprès de cette population, parce qu'elle se trouvait au‑delà des limites de sa paroisse. La lettre du 14 avril 1842, dans laquelle Monseigneur Signay lui confiait officiellement le soin des habitants du Grand Bras, se mérita un refus catégorique; les gens du Grand Bras, écrit‑il en substance, ne voulaient même pas d'église à Saint‑Denis et le curé de la Rivière‑Quelle, qui a un vicaire pour l'aider, est tout désigné pour desservir ces colons rattachés à la Rivière‑Quelle depuis toujours.

 

   Ainsi, du côté du curé, point de raison de me charger .de Liche‑pain. Du côté des gens, ils sont de la R.O.; ils s'y sont toujours bien trouvés, on ne leur fait pas d'injustice en ne se chargeant pas d'eux. Je refuse donc [ . . . ] Je refuse par justice pour ma paroisse qui, après avoir fait tant de sacrifices, pourrait se trouver privée des secours que seul, j'irai porter à des étrangers. Notre église est petite. Le Bras peut augmenter rapidement et finir par forcer les généreux braves de S. Denis à rebâtir [ . . . ]  

En réalité, le différend portait surtout sur une rivalité personnelle entre lui et le curé Bégin de la Rivière‑Quelle, comme nous pouvons le déduire de cette lettre qu'il adressait à Monseigneur Signay, le 9 mai suivant : < M. B. n'a pas obtenu un vicaire, je suppose, pour lui donner plus d'aisance à voyager, se promener ou exercer son zèle ailleurs [ . . . ] Qu'il dirige sa course vers ses anciens enfants du gr. bras [ . . . ] > . Au début de juin, Monseigneur Signay fait encore appel au bon sens du curé, pour qu'il n'oblige pas, par son refus, ces quelques familles à effectuer un voyage presque deux fois plus long afin d'assister aux offices religieux. Nouvelle réponse négative ! « Je refuse donc avec respect de me charger de la desserte, non pas de 15 familles, mais d'une concession de la Riv.‑Quelle appelée le Grand Bras > . Monseigneur Signay dut finalement le menacer de le changer de cure et demander à l'abbé Mailloux d'intervenir personnellement pour obtenir son consentement; le curé Quertier accepta laconiquement, dans une lettre datée du 19 août : < Monseigneur, Il faut bien, d'après, non des ordres, mais des menaces, me décider à accepter la desserte du Grand‑bras de la Rivière‑Quelle >

Par la suite, l' << apôtre de la tempérance >> ne ménagea pas ses efforts pour desservir convenablement ces nouveaux fidèles ; selon la tradition orale, il leur aurait même offert un repas, le dimanche, après l'office de l'avant‑midi. Quand il se rendait les visiter, il célébrait les offices chez Rémy Lavoie (maison de Luc Saint‑Onge).

Construction d'une chapelle

Afin d'améliorer la situation religieuse de ses fidèles du Grand Bras, le curé de Saint‑Denis les encouragea à demander l'érection canonique d'une paroisse sur leur territoire ; ceux-ci tentèrent d'unir leur domaine à celui du lac Saint-Pierre (Saint-Pacôme) pour s'assurer la population nécessaire à une telle érection. La requête dite conjointe porte la date du 15 septembre 1847. Le commissaire Cazeau, à une assemblée tenue en janvier 1848, rejeta les allégations de la requête : on avait négligé d'obtenir la signature des gens du lac Saint-Pierre, pour la plupart opposés à cette érection conjointe.

Sans se décourager, mais avec plus de réalisme cette fois, les gens de Liche-pain adressèrent une nouvelle supplique, le 2 mai 1848, dans laquelle ils ne demandaient que la permission de construire une chapelle en bois ; les curés Bégin de la Rivière-Ouelle et Quartier de Saint-Denis les appuyaient dans leur projet. Les requérants avaient même préparé le bois et les autres matériaux nécessaires, comme le note le curé Quartier sur une feuille de la requête. Huit mois passèrent avant que le curé Routhier de Kamouraska ne vienne vérifier sur place, au nom de l'Archevêque de Québec (18 janvier 1849); il approuva la construction d'une chapelle « d'au moins soixante pieds de long sur pas moins de quarante pieds de largeur et quinze pieds de hauteur [ . . . ] sur un lopin de terre donné à cet effet par les Sieurs Remy Lavoie et Charles Plourde le long de la Route du Gouvernement »
Pressés d'avoir leur chapelle, les habitants de la Grande Montagne commirent une erreur de procédure; en effet, les deux cultivateurs, Rémy Lavoie et Charles Plourde, donnèrent le terrain à l'Archevêque de Québec, qui ne l'accepta pas; il était beaucoup plus logique que ce soit un corps de Syndics élus par les gens de la place qui se charge de recevoir ce terrain. Par conséquent, il y eut élection, le 4 mars 1849, de cinq « Syndics de la Congrégation de la Grande Montagne du Grand Bras dans le fief de St-Denis > , qui acceptèrent le terrain, le 10 du même mois; et le 25, la Congrégation passait un marché avec Louis Langelier, charpentier de Saint-Pascal, relatif à la construction d'une chapelle de quatre-vingt-un pieds de long, quarante-deux de largeur et dix-sept de poteau pour la somme de cent louis (environ cinq cents dollars américains); les Syndics s'engageaient à « fournir et livrer sur les lieux, tous les matériaux nécessaires en bois brut » n'écoutant que sa générosité, le curé Quertier avait ajouté une somme supplémentaire de vingt‑cinq louis, payable au charpentier en 1851; ce dernier devait livrer la chapelle à la Toussaint, << excepté la couverture en bardeau et le lembris du dehors qui seront faits et livrés un an après »

Le premier titulaire de la Congrégation de la Grande Montagne fut Saint‑Edouard; ce patron, choisi par l'abbé Quertier, ne rencontrait pas les vues de l'Archevêque de Québec, parce qu'il y avait déjà deux paroisses de son diocèse qui avaient ce saint comme patron; pour sa part, il aurait préféré que ce soit « sainte Marthe, vierge, dont l'office se trouve au bréviaire le 29 juillet > . On continua d'utiliser ce titulaire, mais, le 3 juin 1851, l'Archevêque décida que cette Congrégation serait sous le patronage de Notre‑Dame‑du‑Mont‑Carmel: les conditions du lieu, sa dévotion à la Sainte Vierge et celle de ses paroissiens avaient amené le curé Quertier à proposer le changement.

Arrivée d'un prêtre‑résident, Messire Pierre Boucher

Le 10 juillet 1851, la nouvelle chapelle était bénie et ouverte au culte dans une cérémonie présidée par l'abbé Quertier; malgré ses réticences, il continua d'assurer la desserte de cette mission jusqu'au 22 septembre 1852, alors que Messire F.‑X. Bégin, curé de la nouvelle paroisse de Saint‑Pacôme, fut chargé de le remplacer comme desservant, avec instruction d'y faire l'office le quatrième dimanche du mois. C'étaient les gens de Mont‑Carmel qui allaient chercher le curé Bégin, lequel se retirait chez Rémy Lavoie lors de ces visites.

Les gens de Mont‑Carmel ne tardèrent pas à déplorer les inconvénients du système. Dans une requête remise à Mgr Baillargeon, administrateur du diocèse de Québec, lors de son passage à la Rivière‑Ouelle le 17 juin 1855, ils se plaignent que plus de cent enfants de dix à quinze ans n'ont pas fait leur première communion ni reçu de leçon de catéchisme durant l'année écoulée; que le service divin a lieu à toutes les quatre, cinq et même six semaines, et que, vu les distances et les mauvaises routes à parcourir pour se rendre à une église, il y a < préjudice notable pour la génération croissante > et des conséquences démoralisatrices » pour la population; aussi suggèrent ils à Monseigneur de placer un vicaire dans une paroisse voisine et de donner au curé de cette paroisse la desserte de Mont‑Carmel; de cette façon, ils pourraient avoir l'office à tous les quinze jours et le catéchisme de première communion à chaque été. Le bien‑fondé d'une telle requête ne faisait aucun doute; mais il fallait tenir compte des réalités matérielles et démographiques de la mission. Voilà pourquoi Monseigneur Baillargeon leur répondit que le curé de Saint‑Pacôme s'occuperait du catéchisme et de la première communion, mais qu'il s'avérait impossible, pour le moment, de leur donner l'office du dimanche plus souvent. < Il est regrettable, note l'auteur du procès‑verbal de la visite de Monseigneur Baillargeon à Mont‑Carmel, le 20 du même mois, que cet endroit présente peu d'espérance d'agrandissement  La faiblesse numérique de la population et sa pauvreté étaient des facteurs qui allaient à l'encontre des demandes de Mont-Carmel.

L'évolution de la situation dans la région faillit amener une orientation nouvelle dans les destinées de Mont‑Carmel. En effet, depuis quelque temps déjà, les habitants de la Côte des Beaux Biens (Saint-Philippe‑de‑Néri) pressaient Monseigneur Baillargeon de leur permettre de bâtir une église; celui‑ci hésitait à donner son adhésion, parce que cette demande affecterait l'avenir de Mont‑Carmel et que, par ailleurs, il n'était pas sûr que la Côte puisse avoir une population suffisante. Pour l'éclairer dans sa décision, il pria Messire Célestin Gauvreau, directeur des ecclésiastiques au Collège de Sainte‑Anne-de‑la‑Pocatière et vicaire général, d'enquêter auprès des curés intéressés et de lui donner son opinion personnelle sur la question? Les curés se déclarèrent contre le projet des habitants de la Côte; quant au grand vicaire Gauvreau, qui partageait leur avis, il suggéra de fusionner les gens de la Côte avec ceux de Mont‑Carmel pour former une nouvelle paroisse, dont on construirait l'église dans la montagne Pelée; cette solution plairait aux gens de la Côte et les habitants de Mont‑Carmel, de leur côté, abandonneraient peu à peu leur chapelle actuelle pour aller à la nouvelle église.° Cette suggestion n'eut pas de suite, mais la requête des gens de la Côte fut refusée.

De tels événements, s'ils se reproduisaient, risquaient de réduire à néant les demandes des habitants de Mont‑Carmel. Aussi se hâtèrent ils de revenir à la charge pour s'assurer les services d'un desservant moins occupé qu'un curé de paroisse: le 2 août 1856, ils s'engageaient, par acte notarié, à payer annuellement la somme de cinquante louis à Monseigneur Baillargeon, administrateur du diocèse, afin de défrayer les dépenses encourues par un desservant régulier. Peu de temps après, ils demandaient la permission de construire un presbytère avec l'aide de la Propagation de la Foi; Messire Hébert, chargé de fixer le site de ce presbytère, ne décida rien lors de sa visite sur les lieux en août 1857, parce que « la position de l'Eglise et la construction du terrain ne permettaient pas de le placer convenablement > et qu'un grand nombre des habitants avait manifesté le désir d'acheter la terre de l'église pour les besoins du curé éventuel, projet auquel le délégué s'avouait favorable. Il s'écoula neuf longs mois avant que, le 21 mai 1858, ce même curé Hébert ne revienne â Mont-Carmel et ne détermine enfin les dimensions et le site (à peu près à l'emplacement actuel) du presbytère." Avant même la décision du commissaire officiel chargé de l'enquête, les intéressés avaient signé un contrat de construction avec le sieur Narcisse Dionne, maître-charpentier de Saint‑Denis, en date du 9 avril 1858; ce presbytère, terminé à la fin de 1859, mesurait quarante pieds de longueur par trente de largeur; le contrat du 9 avril fut respecté, même s'il avait été signé avant l'approbation officielle. Toutes ces tractations se complétèrent par l'achat, en septembre 1858, d'une terre d'église.

Beaucoup d'obstacles avaient été éliminés depuis « l'humble requête > de 1848; Mont‑Carmel avait sa terre d'église, sa chapelle et son presbytère mais il lui manquait encore son curé et sa fabrique.

A ce sujet, Monseigneur Baillargeon se montrait réticent, parce que les ressources dont disposerait ce curé seraient plutôt limitées, car une centaine de familles pauvres ne pourraient lui assurer un revenu convenable; Messire François‑Xavier Bégin évaluait à environ cinquante louis les ressources annuelles du curé éventuel; dans la lettre où il faisait cette affirmation, le curé Bégin suggérait néanmoins à Monseigneur Baillargeon de tenter l'expérience: < désireux comme le sont les habitants de cette localité, de posséder un prêtre au milieu d'eux, ils feront des sacrifices pour lui procurer un bien être convenable. Il serait bon du moins de l'essayer une année pour constater par l'expérience les ressources de cette localité >

A la grande satisfaction des habitants de Mont‑Carmel, Mgr Baillargeon émit, le 17 septembre 1859, une ordonnance dans laquelle il annonçait officiellement la venue d'un prêtre‑résident pour Mont-Carmel et fixait un supplément en patates et en bois à lui être versé, en plus des dîmes ordinaires, afin de lui assurer les moyens de vivre convenablement;' moins d'un mois plus tard, ce prêtre, Messire Pierre Boucher, ouvrit les premiers registres de Mont‑Carmel en y inscrivant l'acte de baptême de Marie‑Arthémise, fille de Baptiste Chamberland et d'Emilie Sans Terre < de cette paroisse > . La suggestion du curé Bégin avait donné les résultats espérés.

Erection canonique de la paroisse

Le missionnaire Pierre Boucher arrivait de Matane où il avait été curé pendant onze ans et où il venait de construire une église en pierre. Son tempérament plutôt violent ‑ il ne manquait pas de l'être en chaire ‑ lui avait attiré les critiques de quelques paroissiens, surtout des marchands contre qui il avait déployé beaucoup d'ardeur afin d'éliminer les désordres causés par les boissons alcooliques; par ailleurs, il avait déployé un même zèle à l'encouragement de la colonisation et de l'agriculture et à la desserte des missions de Sainte-Félicité et de la Rivière‑Blanche.

Quelques mois après son installation à Mont‑Carmel, Messire Boucher se mit à l'oeuvre en vue d'obtenir l'érection canonique de la paroisse; la requête à cet effet fut adressée à Mgr Baillargeon par les habitants de Mont‑Carmel, le 5 février 1860. Cent vingt‑trois personnes demandaient l'érection canonique d'un territoire comprenant une partie du quatrième rang de la seigneurie de la Bouteillerie, le cinquième rang de la seigneurie de Saint‑Denis et une partie du quatrième rang de la seigneurie de Kamouraska, soit quatre milles de largeur sur une profondeur d'environ dix milles et demi. Six mois passèrent avant que l'autorité ecclésiastique ne délègue un commissaire‑enquêteur, ce qui trahit les hésitations de Monseigneur Baillargeon et, sans doute, la conscience du problème qui allait se poser. Finalement Messire Charles‑Félix Cazeau annonça, au début de septembre, qu'il allait se rendre à Mont‑Carmel, le 24 du courant, pour vérifier les allégations de la requête.

Mais entre temps vingt‑huit francs‑tenanciers de la partie de Saint-Pascal que l'on voulait annexer signèrent une contre‑requête où ils se déclaraient contre leur intégration au territoire de la nouvelle paroisse, parce que, écrivaient‑ils, ils venaient de construire < la belle et grande Eglise de St‑Pascal > et ne se sentaient pas < en mayens de contribuer à de nouveaux frais de bâtisse d'Eglise ou autres frais en dépendant, sans nuire considérablement aux intérêts de leurs familles > . L'apposition fit échouer le projet d'érection: < Contre l'attente de Votre Grandeur, note le Grand‑Vicaire Cazeau dans le procès verbal de la réunion, il est venu des francs‑tenanciers de S. Pascal que l'an veut enfermer dans la paroisse projetée une opposition tellement forte qu'il faut renoncer pour longtemps à l'érection de la dite paroisse > ;des vingt‑huit signataires de la contre‑requête, à peine sept résidaient dans le territoire en question; les autres n'y avaient que des lots à bois. Malheureusement pour les gens de Mont-Carmel, les lois admettaient < au même titre l'opposition des francs-tenanciers non‑résidents » . Après avoir décrit comment il avait tenté de convaincre les opposants, en faisant ressortir entre autres l'injustice de leur attitude, le commissaire ajoute qu'il lui était « rarement arrivé, dans de semblables rencontres, de rencontrer d'oppositions si peu fondées en raison > puisque la plupart des opposants qui habitaient là se rendaient à l'église de Mont‑Carmel, « surtout les jours de mauvais temps > . Et l'auteur du procès‑verbal de conclure:

 

 

Si la susdite partie de S. Pascal reste dans le statu quo, il est évident qu'il est impossible de former une paroisse de la partie du fief S. Denis que l'on appelle Mont Carmel. En effet, cette partie du Fief n'a qu'une demi‑lieue de front et ne renferme qu'une minime population tout à fait incapable de porter les charges propres d'une paroisse. Il est à regretter qu'on y ait construit une Eglise, car, avec la perspective qu offre 'le pauvre Mont‑Carmel, je dois dire que Votre Grandeur ne consentirait pas à ce qu'il y en fut construit une, si la chose était encore à faire.

 

L'érection canonique s'avérait impossible pour le moment et les perspectives d'avenir n'étaient pas des plus gaies. Découragé par cet échec, pauvre et obligé de s'endetter pour vivre, tant ses revenus étaient médiocres, le missionnaire de Mont‑Carmel espérait bien « n'être pas condamné à rester au delà de l'année 1861 » . Son voeu se réalisa et il partit pour Bagotville; de Sainte‑Anne‑des‑Monts où il avait été missionnaire‑résident pendant trois ans, Joseph‑Elzéar Michaud prenait la direction de Mont‑Carmel.

Sa santé débile ne lui permit pas de demeurer longtemps à son nouveau poste; incapable de vaquer convenablement à ses occupations pour cause de maladie, il fut d'abord déchargé temporairement de sa tâche (30 mai 1862), puis remplacé définitivement par le révérend joseph Hoffman (lettre de curé, 25 août 1862), afin de lui donner l'occasion de prendre un repos qui dura plusieurs mois. Le seul événement d'une certaine importance survenu durant son administration avait été la procuration à lui conférée, le 26 avril 1862, par la Corporation Archiépiscopale de Québec, pour administrer et gérera, conjointement avec Louis Saint‑Jean, Bruno Roy et Hyacinthe Plourde, les biens et affaires de la Chapelle de la Mission de Mont‑Carme1. Cette mesure temporaire était destinée à suppléer à l'absence d'un corps de marguilliers qu'on ne pouvait créer parce que l'érection de la paroisse n'avait pas encore eu lieu

Le projet d'érection canonique demeurait une préoccupation constante pour le missionnaire. Ainsi, dans son rapport pour 1862, le révérend Hoffman suggérait d'annexer une partie de la Côte Beaux‑Biens et quelques habitants du quatrième rang de Saint‑Pascal, dont un bon nombre fréquentaient déjà la chapelle de Mont‑Carmel; cette solution, d'après le missionnaire, aurait eu pour avantages de satisfaire les intéressés et de régler les difficultés nées de l'agitation de la Côte. Il manquait cependant de réalisme quant aux gens de la Côte, pour qui il était beaucoup plus pratique de se rendre à l'église de Saint‑Denis ‑ s'ils n'obtenaient pas leur propre église ‑ que de fréquenter la chapelle de Mont‑Carmel, vu les deux fortes côtes à franchir dans ce voyage. La proposition fut donc délaissée.

La situation ambigue de ce prêtre‑missionnaire de Mont‑Carmel, qui exerçait le rôle de curé sans être reconnu comme tel par la loi ecclésiastique et civile, ne pouvait durer indéfiniment; aussi Messire Hoffman rédigea‑t‑il une nouvelle requête, le 10 septembre 1866, pour redemander l'érection canonique de la paroisse; la quasi‑totalité des habitants de Mont‑Carmel, dont vingt‑quatre résidents du quatrième rang, lui avaient donné leur appui. Elle déclencha la réaction redoutée: à peine cinq jours plus tard, une contre‑requête des habitants de la partie de Saint‑Pascal qu'on voulait annexer, s'inscrivait en faux dans les procédures d'érection; sur les quarante‑huit signataires, seuls dix habitaient le territoire en question. Six habitants du « petit quatrième rang > de Saint‑Pascal, dont les maisons étaient de l'autre côté de la rivière, protestaient à leur tour le 13 octobre. Malgré ces oppositions et, après l'enquête habituelle, Monseigneur Baillargeon décréta l'érection canonique de la paroisse de Notre‑Dame-du‑Mont‑Carmel, le 30 octobre 1866.

La victoire semblait définitive. Les procédures pour la reconnaissance civile du décret étaient déjà entamées lorsque, le 21 novembre 1866, Monseigneur Baillargeon révoqua le décret d'éjection parce qu'on avait omis l'une des formalités prescrites, laquelle était essentielle à la reconnaissance de la paroisse pour les effets civils. Tout était à reprendre: la même requête, les mêmes contre‑requêtes furent de nouveau produites; une assemblée, tenue le 11 décembre 1866, n'eut pas de suite. On semblait devoir aboutir à une impasse semblable à celle de 1860. L'opposition de la partie de Saint‑Pascal, dont l'annexion était jugée essentielle pour l'érection par l'Archevêque de Québec, ferait‑elle de nouveau échouer le projet?

Tout semblait l'indiquer. Le 18 janvier 1867, vingt‑quatre francs-tenanciers redemandaient à ne pas être inclus dans les limites de la nouvelle paroisse; le 21, quatre habitants du petit quatrième rang s'opposaient à leur tour. Des contacts personnels avaient certes eu lieu avec les opposants, car on avait réussi à diminuer leur nombre de moitié; mais il fallait encore retrancher des noms sur la contre requête pour atteindre un nombre qui assurerait la majorité aux proposeurs qui habitaient ce territoire. A l'assemblée de vérification tenue le 24 janvier 1867, la lutte fut très serrée: pour diverses raisons, on réussit à faire retrancher le nom de huit signataires de la contre requête, ce qui assurait la majorité nécessaire à l'annexion de cette partie de Saint‑Pascal. L'opposition avait perdu toute possibilité d'entraver l'obtention du décret. Le 30 janvier 1867, Monseigneur Baillargeon décrétait définitivement l'érection canonique de la paroisse. Deux autres années ‑ et de nouvelles luttes ‑ furent nécessaires avant la reconnaissance civile de ce décret, survenue le 16 mars 1869. La victoire couronnait l'oeuvre du Révérend joseph Hoffman à Mont‑Carmel; depuis longtemps déjà, il avait manifesté le désir de quitter ce poste, comme le démontre son rapport pour l'année 1863:

 

Je suis pauvre, Monseigneur; il me suffit que vous le sachiez. J'ai encore présentes à l'esprit les belles promesses que vous m'avez faites en me plaçant à N.D. du Mont Carmel; vous ne les avez pas oubliées, j'espère. < Vous n'y serez pas longtemps, et je vous récompenserai > . Quand le moment de la récompense arrivera‑t‑il?

 

 

L' Archevêque de Québec avait eu besoin, pour réaliser l'érection canonique, d'un homme alliant la diplomatie à une certaine fermeté, qualités que possédait Messire Hoffman; voilà pourquoi il lui fit < attendre sa récompense > jusqu'en octobre 1867, alors qu'il le nomma au Collège de Lévis dont il devint le procureur.

Nous avons assisté, tout au long de ce chapitre, à la naissance pénible d'une paroisse; autour de ce pôle que sont l'église et le pasteur, elle s'est développée lentement, à travers les soubresauts, et grâce au courage et aux sacrifices de la majorité de sa population. Pendant que s'affirmait son identité religieuse, ses écoles, son administration municipale, ses réalités économiques et sociales naissaient et se développaient à leur tour: elles seront l'objet d'autres chapitres. Contentons‑nous, pour le moment, de suivre le déroulement de sa vie religieuse jusqu'à nos jours.

 

Extrait du livre Notre-Dame-du-Mont-Carmel
comté de Kamouraska 1867-1967
Ulric Lévesque, L. ès L.

 
 


www.rosairedionne.com

 

 
 

 

=100